Portrait du libraire Mathilde Keil

Librairie Lettres à croquer

Portrait réalisé le 28/10/2019

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104, cours Emile Zola - 69 100 Villeurbanne

Rencontre avec Mathilde Keil, la dynamique et sémillante gérante de la librairie Lettres à croquer. Il y a 10 ans, elle décide de se lancer dans l'aventure de l'ouverture de sa librairie dans la ville de Villeurbanne, une gageure étant donné la proximité directe de la commune limitrophe qu'est Lyon. Le succès est au rendez-vous et elle fête cette année ses 10 ans, l'occasion de se refaire une beauté et de remercier ses clients villeurbannais pour leur soutien indéfectible.

Pourriez-vous nous présenter votre parcours ? Pourquoi et comment êtes-vous devenue libraire ?

Mathilde Keil : J'ai, à la base, suivi un parcours littéraire avec un Master en études cinématographiques et audiovisuelles, mais je ne trouvais pas de travail dans cette branche. Comme j'ai toujours été une grande lectrice, le métier de libraire me trottait dans la tête. Mon oncle connaissait les gérantes de la librairie Murmures des mots qui venait tout juste d'ouvrir ses portes à Brignais, et il m'a recommandé d'aller les voir pour m'informer sur la profession. Marjolaine Cauquil, l'une des deux gérantes, m'a alors conseillé de m'inscrire à l'IPC (formation de Gestionnaire d'unité commerciale en librairie, dispensée à l'époque par la CCI de Lyon mais qui n'existe plus aujourd'hui). A ce moment-là j'étais en poste dans le prêt à porter, je travaillais pour de gros groupes dans lesquels, en tant que salariée, je devais me confronter à une rivalité et une concurrence constantes. Cela a motivé mon désir de sortir de ce système pour devenir mon propre patron. J'en ai donc parlé à ma direction, en lui expliquant mon souhait d'ouvrir une librairie et d'entamer une formation pour mener à bien ce projet. J'ai pu rapidement négocier mon licenciement et intégrer la formation avec, déjà, une idée précise du lieu où je voulais ouvrir ma future librairie : la ville de Villeurbanne dont je suis originaire.

Votre librairie Lettres à croquer fête ses 10 ans cette année, une présentation s'impose !

Mathilde Keil : J'ai terminé l'IPC en Janvier 2009 et la librairie Lettres à croquer à ouvert ses portes cinq mois plus tard, en Juin. Comme j'avais une idée bien précise de ce que je voulais, j'ai effectué mes deux stages à Murmure des mots qui correspondait, en termes de taille et de profil, à la librairie que je voulais créer. J'y ai rencontré Anne, qui y travaillait également et qui voulait ouvrir une librairie. Le projet l'intéressant, nous avons décidé de nous associer.

Je suis originaire de Villeurbanne, j'y ai fait toute ma scolarité, c'est la ville dans laquelle j'ai grandi. Son problème est que malgré son statut de 20ème ville de France et de commune de banlieue la plus peuplée de l'hexagone avec ses 150 000 habitants, elle n'avait aucune librairie indépendante. Elle doit se confronter à une problématique de grosse ville subissant la concurrence de la commune limitrophe qu'est Lyon. Beaucoup de Villeurbannais à l'époque partaient faire leurs achats de livres ailleurs et notamment à Lyon. Je savais que je devais miser sur le quartier République en particulier, et que cela allait être long car Villeurbanne pâtissait d'une mauvaise réputation au niveau culturel et sociétal : les Lyonnais en parlaient comme d'un coupe-gorge, un coin malfamé etc... et ce malgré une programmation culturelle riche et une réelle mixité sociale. Quand j'ai ouvert ici, certains m'ont dit que cela n'avait aucun sens et que ça ne marcherait jamais, d'autres que c'était une super idée mais que ce serait long, et en effet ce le fut. J'avais fait un petit prévisionnel à l'ouverture mais aujourd'hui, dix ans plus tard, mon chiffre d'affaires a doublé. Plus de 60% des Villeurbannais partaient faire leurs achats culturels à Lyon, le travail qui consiste à capter cette clientèle se fait progressivement et est très long. J'ai encore une marge de progression mais je reste très prudente car il y a, je trouve, une certaine fébrilité dans les modes de consommation et dans la façon de travailler des éditeurs.

Villeurbanne est une grosse ville mais avec un centre-ville minuscule en comparaison de sa taille, et concentré sur une seule rue commerçante dans le quartier des Gratte-ciel. Ma librairie est située dans le quartier limitrophe de République, et c'est une vraie volonté de ma part. Le centre-ville est contraignant en termes d'espace et Villeurbanne ne se résume pas à Gratte-Ciel. J'ai pris ce risque car je savais que les catégories socioprofessionnelles supérieures étaient basées dans ce quartier, à proximité des instituts de recherches, des grandes écoles, d'une bouche de métro, d'un cinéma, d'une école, et de nombreux commerces et services. Un projet d'extension du centre-ville est prévu d'ici 2030. Je n'ai pas les problématiques des villes moyennes en termes d'accessibilité et de transport notamment : les gens viennent en métro, en bus, en vélo.

Le fait à présent d'assurer seule la gérance, alors que vous étiez deux associées au début de l'aventure, a eu quelles incidences ?

Mathilde Keil : Au bout de 7 ans, mon associée Anne m'a expliqué qu'elle était fatiguée et qu'elle voulait revendre ses parts. Je savais qu'elle le ferait car c'était tacite entre nous, dès le départ elle avait annoncé qu'elle ne resterait pas plus de 10 ans. S'est posé la question de savoir si je m'engageais avec une autre associée ou si je reprenais les rennes toute seule. J'étais tellement en confiance avec Anne que je ne me voyais pas travailler avec quelqu'un d'autre, c'était trop difficile. L'association s'était très bien passée et je n'ai pas voulu prendre le risque. Aujourd'hui je détiens la majorité des parts et le reste appartient à ma famille.

Depuis, je suis à 100% dans l'administratif et c'est assez lourd. Je fais ma comptabilité, même si un expert comptable vient une fois par trimestre, et c'est très important pour moi : j'ai une vision globale de mon entreprise et je sais si on achète trop par exemple. J'ai donc forcément moins de temps en magasin et j'ai dû recruter un salarié ce qui est un vrai investissement pour moi et non une charge. Il permet l'augmentation du chiffre d'affaires, apporte ses savoir-faire, et me permet également de dégager du temps que je consacre à ma famille.

Vous vous êtes récemment lancée dans des travaux d'aménagement. Quelles ont été vos motivations et quelles modifications ont été apportées au magasin ?

Mathilde Keil : Au moment de la création de la librairie, l'argent que j'aurais pu investir dans l'agencement est passé dans le pas de porte dont le montant était exorbitant. Au terme de dix ans d'activité et compte-tenu de la croissance du magasin, je me sentais limitée. Si je voulais continuer ma progression, il fallait que je change la circulation dans la librairie, la présentation des références etc...

J'aime beaucoup quand d'autres librairies ouvrent, je trouve la concurrence galvanisante et cela nous permet, quand on a la tête dans le guidon, de se rendre compte de ce qui se fait ailleurs et d'avoir de nouvelles idées. Donc quand l'Astragale a ouvert ses portes dans le 6ème arrondissement de Lyon, limitrophe de Villeurbanne, je suis allée les voir et j'ai trouvé la librairie très belle. Marianne, une des libraire, m'a alors recommandé la personne qui avait fait l'agencement chez elles et c'est resté dans un coin de ma tête. Plusieurs librairies s'étaient lancées dans des travaux d'aménagement : Murmure des mots à Brignais, Le Tramway et Passages à Lyon, Le Jardin des lettres à Craponne. Je voulais faire des travaux pour mes 10 ans mais la question était de savoir quand. J'en ai discuté avec Claire Mortier de l'ADELC en janvier 2019, et après une dernière visite à l'Astragale je décide de me lancer et de faire appel à leur menuisier et concepteur d'espace, Emmanuel Cassé de Vami Bois.

Concrètement, j'ai changé d'univers. La jeunesse a bougé car, avec les poussettes et les enfants assis par terre, il y avait un problème d'accès. Elle a à présent un espace propre, sans table au milieu, qui respire, avec une banquette aménagée pour la lecture sous l'escalier qui conduit à la mezzanine, et cela change tout. La littérature et les sciences humaines ont pris la place de la jeunesse. J'ai également fait deux meubles Beaux-Arts, et repensé l'espace BD. La banque d'accueil a été refaite sur mesure et c'était d'autant plus difficile que le magasin, étant situé dans une immeuble ancien datant de 1913, rien n'est droit ! J'ai voulu un espace multifonctions avec de la place, où l'on puisse présenter des livres mais aussi faire nos réceptions. Un meuble sur mesure a été conçu pour notre deuxième vitrine qui n'était pas du tout utilisée jusque là.

Le danger avec des nouveaux meubles est de vouloir absolument les remplir. On est galvanisé par la nouveauté, on se laisse aller à l'achat car on a envie de tout avoir, comme quand on ouvre une librairie, sauf que les problèmes de trésorerie ne tardent pas à arriver ! J'ai décidé dans un premier temps de n'augmenter notre stock que sur les Sciences Humaines, qui bénéficient de la conjoncture actuelle, et la Littérature qui est censée être notre point fort mais dont le rayon stagnait, et pour lequel on péchait en termes de présentation. Je travaille par rayons, je vais essayer de faire cela 2 fois par an et voir si la clientèle adhère.

Avez-vous bénéficié de certaines aides ?

Mathilde Keil : Oui, l'ADELC m'a fait un prêt à taux zéro et j'ai reçu des subventions du CNL et de la Région dans le cadre de la rénovation.

Il semble, qu'en plus des travaux à proprement parler, vous avez décidé de parer la librairie d'une toute nouvelle image ?

Mathilde Keil : Oui et je l'ai fait pour deux raisons. La première est que c'était l'identité visuelle qu'on avait choisie avec Anne et qu'à présent j'assurais seule la gérance. Elle était à l'image de deux personnes. Étant moins présente sur la surface de la librairie, j'avais d'autant plus besoin de m'identifier à elle et qu'elle corresponde à la librairie dont je rêve. La deuxième raison est qu'elle avait une dizaine d'années et qu'elle avait besoin d'être renouvelée.

Les gens identifient un logo mais je ne voulais pas d'un livre dans sa composition car tout le monde en met un. Je me suis beaucoup inspirée d'autres librairies et j'ai décidé de contacter Sophie Barel, la graphiste qui a créé le logo de la librairie La nuit des temps à Rennes. Je lui ai expliqué que j'aimais les années 30 et les librairies à l'ancienne qui faisaient rêver les gens, que mes couleurs étaient le bleu et le vert etc... Elle m'a fait une proposition de logo avec une typographie typique des années 30 et un travail assez graphique sur le « A » barré qui est le lien, la passerelle entre les deux parties du nom « Lettres » et « à croquer ». Les couleurs changeront en fonction de la saisonnalité. J'ai également prévu des marque-pages, des affiches, des étiquettes cadeau, un tampon. Pas de site internet pour l'instant car la communication est quelque chose de compliqué et qui prend beaucoup de temps. On est donc surtout présent sur les réseaux sociaux, mais tout cela va très vite et on ne peut pas forcément toujours suivre le rythme. Je me rends compte que Facebook et Instagram par exemple permettent d'avoir une audience nationale, et aussi auprès des professionnels et des auteurs, mais cela ne capte pas forcément une nouvelle clientèle. Notre clientèle fidèle nous suit via notre newsletter mensuelle.

Quel a été l'accueil de la clientèle ?

Mathilde Keil : Génial ! Les clients viennent visiter ! Les retours ont été hyper positifs. Ils trouvent cela plus clair, plus spacieux, ils ont l'impression que la librairie a été agrandie mais ce n'est pas le cas. Certains voient pour la première fois la mezzanine, pensant qu'elle vient d'être créée, alors qu'elle est là depuis le début. L'accueil de la nouvelle identité visuelle est aussi très positif ; chacun se l'approprie à sa manière, voit ce qu'il a envie d'y voir et c'est très bien comme ça. Je me suis rendu compte que les gens ne se souvenaient même pas de ce qu'il y avait avant !

Cela vous a demandé combien de temps et avez-vous rencontré des difficultés particulières ? Auriez-vous des conseils à donner à des confrères qui souhaiteraient se lancer dans le même type de projet ?

Mathilde Keil : Cela m'a pris 6 mois en tout et je n'ai pas rencontré de problèmes particuliers. J'avais travaillé bien en amont pendant deux ans, raison pour laquelle les choses sont allées vite. Je suis allée visiter beaucoup de librairies, j'ai beaucoup échangé avec certains confrères, merci d'ailleurs à Marianne et Mélanie de l'Astragale pour leur infinie patience ! Je me suis trituré la tête pendant deux ans, puis une fois la décision prise et les bonnes personnes rencontrées, je me suis lancée. Il est important de mûrir son projet, de ne pas le faire à la va-vite, et de bien choisir ses prestataires, notamment son menuisier. Il ne faut pas hésiter à dire non et à bien garder en ligne de mire ce que l'on veut.

Comment voyez-vous les 10 années à venir ?

Mathilde Keil : En fait, j'ai fait ces travaux pour cette prochaine dizaine à venir et pour moi ce sera du confort. A présent la librairie est à l'image de ce que je voulais en termes d'accessibilité, de praticité, de présentation. Les dix premières années ont permis à la librairie de s'installer, à présent place au plaisir et à la pérennisation. Je voulais offrir ça à mes clients, pour les remercier de leur soutien. Je le fais aussi pour eux ; j'ai envie de leur offrir un endroit où ils se sentent à l'aise. Sans clients il n'y a pas de librairie, ce sont eux qui la font vivre, et dix ans est une belle occasion pour leur faire un cadeau.

Qu’est-ce que représente aujourd’hui pour vous le fait d’être libraire indépendant ?

La réponse en images de Mathilde Keil en cliquant ICI !

Propos recueillis par Libraires en Auvergne-Rhône-Alpes – Octobre 2019

Librairie Lettres à croquer

104 Cours Emile Zola

69 100 Villeurbanne

Tél : 09 63 68 15 52

Année de création : 2009

Surface de la librairie : 75 m2

Stock moyen : 6 900 références

Nombre de salariés : 1 TNS + 2 salariés

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